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Ecrits

LES DOUZE TRIBUS D’HATTIE D’Ayana Mhatis

12 mai 2014

« Les douze tribus d’Hattie » est le premier roman écrit par l’américaine Ayana Mathis. Au fil de dix chapitres dévoilant chacun l’influence d’une mère, Hattie, sur l’existence de ses onze enfants et de sa petite-fille, l’écrivaine nous raconte la destinée d’une famille noire américaine de 1923 à 1980.
  • Le roman débute en 1925, à Philadelphie. Hattie, une jeune fille noire de 17 ans mariée à August, tente désespérément de sauver ses deux premiers bébés, des jumeaux, d’une pneumonie qui va hélas rapidement les emporter, faute d’une aide médicale qui aurait peut-être pu les sauver. Ce premier chapitre est bouleversant. L’écriture d’Ayana Mathis y est cinglante, déchirante. En quelques pages nous ressentons l’immense douleur d’Hattie qui déjà si jeune, va perdre toute la fantaisie de son bel âge. Une apparente sècheresse des sentiments et une certaine austérité vont alors envahir cette mère que nous redécouvrirons une vingtaine d’années plus tard, au travers des sentiments exacerbés de ses autres enfants.

    Chaque chapitre nous fait découvrir un ou deux personnages de cette grande tribu, à différents moments de la vie d’Hattie, puisque le roman se finit lorsque cette mère nourricière a plus de 70 ans. C’est ainsi que se révèlent Floyd, trompettiste homosexuel déambulant dans différentes villes du Sud ; Six, l’étrange prédicateur ; Ruthie, le fruit de son histoire d’amour avec un autre homme ; Ella, le bébé que, dans une souffrance immense, elle donnera à sa sœur pour qu’il ne manque de rien……

    Ayana Mathis confie avoir commencé à écrire ce livre comme un recueil de nouvelles. Elle s’est alors aperçue que toutes ces histoires avaient un lien et qu’un roman était en train d’éclore. Nous apprenons dès le premier chapitre qu’Hattie, son héroïne, a fuit l’Etat ségrégationniste de Géorgie avec sa mère et ses sœurs en 1923, suite à l’assassinat de son père par des Blancs. La romancière témoigne ici de l’importante migration du Sud vers le Nord des Etats-Unis qui a eu lieu dans les années 20, fuyant ainsi l’omniprésence de ce racisme corrosif et destructeur que subissaient les hommes et les femmes de couleur noire. Sa propre grand-mère a déserté la Géorgie pour migrer vers le Nord et Ayana a grandi dans les quartiers nord de Philadelphie. Elle raconte que sa grand-mère, qui avait eu beaucoup d’enfants, se réfugiait dans un silence qui empêchait tout discernement de la personne qu’elle était, au plus profond d’elle-même. Elle ne connaissait pas vraiment cette femme dont elle était pourtant proche. Même si Hattie et sa grand-mère ont des personnalités différentes, Ayana Mathis a construit un personnage qui aurait pu saisir le caractère et l’âme de son aïeule : « c’est comme si moi ou qui que ce soit avait été capable de parler à ma grand-mère et de comprendre qui elle était. Je pense qu’Hattie est une tentative d’imaginer ma grand-mère à ma façon. »

    Hattie n’est absolument pas une femme modèle. Elle est coriace mais reste inaccessible, glaciale même. Ses enfants en sont les tristes témoins et son mari, frivole et joueur, est inapte à gérer cette grande tribu de neuf enfants. Elle assure seule le maintien de la famille, avec toutes les difficultés que cela comporte. Les réjouissances de la vie l’ont quittée lorsque ses deux petits sont morts. Elle ne s’accordera qu’une échappée belle, de courte durée, mais elle choisira d’assumer son rôle de mère jusqu’au bout.

    L’auteure désirait « créer une héroïne certes très forte, mais qui ne présentait pas les stéréotypes habituels d’une personne forte, qui ne fait pas d’erreurs, qui ne se met pas en colère (…) ». Et c’est à travers les épreuves de chacun de ses enfants (chaque chapitre comportant le prénom d’un ou de deux d’entre eux à des époques différentes) que nous découvrons des épisodes de la vie d’Hattie, et l’influence souvent néfaste que cette femme a eu sur ses enfants. Nous ressentons avec émotion à quel point ces cinq filles et ces quatre garçons ont été brisés par la dureté de leur mère, et combien la frontière entre l’amour et la haine est friable. Mais ce sont aussi les sempiternelles difficultés du quotidien et le combat pour la survie de la tribu qui sont mis en exergue par la romancière. Et tout cela, c’est Hattie qui l’affronte inlassablement, malgré l’usure et la fatigue. Seulement donner de l’amour lui est difficile. Et se réfugier auprès de Dieu lui est intolérable.

    Ayana Mathis livre un roman puissant et émouvant qui nous fait chavirer dans la vie de cette famille noire américaine jusque dans les années 80. Elle effleure avec émotion le combat livré par tant de personnes ayant migré vers le nord des Etats-Unis pour une vie meilleure. Pour son héroïne ce fut une lutte de tous les instants. Mais c’est une lueur d’espoir qui se profile au terme de cette bataille grâce à la présence de Sala, la petite-fille d’Hattie. C’est encore une grand-mère combattive qui décide de s’occuper et de protéger ce douzième enfant de la tribu. Avec des gestes de tendresse...

    Auteur : Mathis Ayana ; Traducteur : François Happe ; Genre : Romans et nouvelles – étranger ; Editeur : Gallmeister, Paris, France ; Collection : Americana ; Prix : 23.40 € ; Sorti le : 02/01/2014

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AU REVOIR LA-HAUT De Pierre Lemaître

28 janvier 2014

Pierre Lemaître est un écrivain issu du polar qui, après s’y être fait une certaine réputation, s ‘est lancé dans l’écriture de ce qu’il appelle un roman picaresque, dont les deux antihéros évoquent la détresse des combattants de la première guerre mondiale face aux complications et aux injustices de la réinsertion des vétérans dans la société.
  • L’action débute au mois de novembre 1918, à moins de dix jours de l’armistice. Un lieutenant, du nom d’Aulnay-Pradelle, va bouleverser d’une manière tragique la vie de deux soldats que seule l’horreur des tranchées a jusqu’ici uni : Albert Maillard et Edouard Péricourt. Albert, petit employé de banque au civil, est un homme timide, craintif, dont l’humilité contraste avec la personnalité d’Edouard qui appartient à la très haute bourgeoisie française. Péricourt est un jeune homme immense, de nature fantaisiste, et artiste : c’est un brillant dessinateur. Fils de Marcel Péricourt, grand et richissime industriel très autoritaire, Edouard n’a jamais eu de reconnaissance de sa part mais a toujours été très protégé par sa sœur Madeleine. Sous le joug de l’infâme et crapuleux lieutenant Pradelle, Albert et Edouard vont frôler la mort. Ils vont s’extraire de l’horreur comme des âmes en peine et se souder à jamais pour tenter de survivre. Au milieu des décombres et de la débâcle, au sortir de cette vaste boucherie qu’a engendré la Grande Guerre, nos deux complices vont monter une vaste imposture pour le moins honteuse et évidemment scabreuse et périlleuse.

    Pierre Lemaître a voulu retranscrire cette période des années 1919-1920 où les rescapés peuvent enfin rentrer chez eux ; seulement la France n’est pas apte à assumer leur intégration. Comme l’explique l’écrivain il y a lors de cet après guerre une « fureur commémorative pour les morts, mais on va assez mal s’occuper des vivants ». C’est l’injustice de ce manque de reconnaissance que l’auteur a désiré mettre en filigrane dans son roman. Alors que d’autres personnes, au pouvoir plus retentissant, vont profiter de cette fin de guerre en bénéficiant d’une nouvelle et prospère économie : celle de la pierre et du bois, nécessaires à la fabrication des cercueils, des tombes et des monuments commémoratifs.

    Voilà qui nous ramène au personnage de Pradelle qui est un homme abject et manipulateur. Il n’a aucune morale. Que ce soit lors de la terrible bataille magistralement narrée par l’auteur ou que ce soit après la guerre, le lieutenant reste une figure diabolique et malsaine. Même son administration du regroupement de cadavres dans d’immenses cimetières est une abomination, n’inspirant qu’horreur et infamie. Pierre Lemaître aime à dire que Pradelle a un « petit côté Javert », en ce sens qu’ils sont tous deux des rapaces cruels et cupides : le « frisson de la littérature populaire ». Mais la hargne irrévérencieuse de Aulnay-Pradelle le mènera-t-elle vers un avenir prospère ?

    Quelles armes reste-t-il à nos deux survivants ? Albert et Edouard sont anéantis, traumatisés. Et même si Edouard fait partie des privilégiés, il refuse de revoir sa famille et se fait passer pour mort. L’un des compères va alors devenir le protecteur de l’autre. Car Edouard n’a plus de figure humaine, au sens propre du terme. Il veut disparaître. Et Albert, dont il a sauvé la vie, se sent profondément lié à cet être si différent de lui. C’est son oxygène. Tous deux vont alors prendre une revanche peu vertueuse en élaborant une vaste arnaque grâce au talent d’illustrateur d’Edouard : ils vont vendre, sur la base d’un catalogue créé par notre dessinateur de génie, des monuments aux morts illusoires à toutes les communes qui le désirent. Et comptent ainsi prendre la poudre d’escampette dès qu’ils auront touché une très belle somme d’argent, avancée par des commanditaires très confiants. Rappelons d’ailleurs qu’en réalité 36000 monuments commémoratifs furent érigés à la gloire des combattants de la Grande Guerre morts pour la France. Voilà donc un agissement communément singulier qui heurte le bon sens du patriotisme. Un sacrilège que nos deux poilus, en désespoir de cause, vont établir lentement, en toute discrétion. Leur destin en sera-t-il brisé ?

    Pierre Lemaître, lauréat du prix Goncourt, nous livre un récit romanesque d’une férocité déconcertante, où l’abomination de la désolation est narrée impétueusement et implacablement dans une France d’après-guerre traumatisée par la confusion et le chaos.

    Albin Michel, 567 pages, 22,50 euros.

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L’HIVER DES HOMMES de Lionel Duroy

26 novembre 2013

« L’hiver des hommes » est un livre bouleversant qui nous plonge dans l’univers de la République serbe de Bosnie lors du voyage en 2010 d’un écrivain français, Marc. Cet homme (alter ego de Lionel Duroy) est depuis bien longtemps préoccupé par la destinée des enfants de tortionnaires. C’est dans cet esprit qu’il s’intéresse au sort d’Ana, fille du général Mladic, qui fut commandant en chef des forces serbes lors du siège de Sarajevo. Cette jeune femme à l’avenir prometteur se suicida en 1994 avec le revolver favori de ce père qu’elle idolâtrait.
  • La thèse du suicide est très contestée par les partisans de Mladic qui ne cessent d’estimer cet homme à leurs yeux héroïques malgré l’accusation de génocide qui lui incombe. Ce sont justement les sympathisants du général que Marc va interroger au fil de ses rencontres, à Belgrade puis dans l’actuelle République serbe de Bosnie où il va longuement séjourner. Ceci afin d’écouter leurs souffrances, d’entendre les confessions inavouables et effroyables de ceux qui ont vécu cette guerre de l’intérieur.C’est en particulier à Pale, autrefois village montagnard devenu la ville emblématique des serbes de Bosnie, que Marc pénètre dans un monde où les habitants vivent cloîtrés dans un état de désespérance affligeant. Ces femmes et ces hommes sont convaincus que la guerre contre leurs voisins croates et bosniaques était légitime. Ils narrent avec franchise les terribles crimes dont ils furent les auteurs mais considèrent que c’était de la légitime défense face aux actes de barbarie qu’ils ont eux-mêmes endurés.Sans oublier la trahison qu’ils ont ressentie lorsque la France ne les a plus soutenu. Ce qui explique qu’ils sont au début très méfiants quant à l’arrivée de Marc sur leur territoire. Cet écrivain, qui porte en lui une relation au père douloureuse et fuit un épisode difficile de sa vie intime, n’est pourtant pas là pour prendre position et les condamner.

    Marc : « (…) Il me semble qu’à chaque rencontre je comprends un peu mieux combien ce qu’ils vivent est effrayant. Ils ont obtenu les frontières qu’ils souhaitaient des accords de paix, mais ces frontières les condamnent à un isolement qui les précipite dans le malheur et la dépression. Néanmoins ils sont condamnés à défendre cet isolement, ces frontières, et même à en vanter les mérites pour ceux qui ont le plus souffert de la haine des autres. (…) Comment vont-ils survivre à cette folie ? » Car c’est bien cet état de survie, face à l’héritage du passé, qui est au centre de cette histoire. Ce passé qui peut parfois s’avérer être un lourd fardeau avec lequel nous devons composer.

    Lionel Duroy (né en 1949) fut un grand journaliste qui travailla pour « Libération » et « L’événement du jeudi ». Il participa de ce fait à la guerre de Bosnie entre 1992 et 1995, et écrivit d’ailleurs un récit à ce sujet : « Il ne m’est rien arrivé » (voyage dans les pays en guerre de l’ex-Yougoslavie) en 1994.

    Dans « L’hiver des hommes » il retourne dans cette ex-Yougoslavie et relate les conséquences tragiques de cette guerre fratricide. Le titre du livre se rapporte au rude hiver très enneigé de la ville de Pale où la population s’est renfermée sur elle-même, autant moralement que géographiquement. L’existence isolée de ces âmes errantes, au beau milieu de notre continent, l’Europe, nous amène non pas à juger mais à tenter de percevoir le ressenti et le vécu de ces hommes et de ces femmes broyés eux aussi par cette épouvantable guerre.

    Lionel Duroy partage les émotions de ses interlocuteurs avec une sincérité touchante et témoigne du désarroi de chacun face à une destinée qu’ils n’ont pas choisi et qu’ils vivent comme une fatalité.

    L’HIVER DES HOMMES de Lionel Duroy - Editeur : Julliard - Parution : 23 Août 2012

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HOME de Toni Morrison

04 septembre 2012

Home est une histoire relatée par deux conteurs : la narratrice et Frank Money, le personnage central de ce récit. Toni Morrison l’explique ainsi : « Il m’est apparu… que je pouvais être à la fois le narrateur omniscient et lui le personnage qui objecte, commente, rectifie, clarifie le récit… Peu à peu c’est Frank qui prend le contrôle de l’histoire. »
  • Ce double regard enrichit la force romanesque des mésaventures des deux principaux protagonistes.
    Le roman narre l’histoire d’un vétéran de la guerre de Corée, Frank Money. L’auteur aborde son enfance et celle de sa jeune sœur aimée Cee, à Lotus (Géorgie). Puis il raconte ses souvenirs obsessionnels de la guerre, son retour éprouvant dans l’Amérique ségrégationniste des années 50, et les retrouvailles avec Cee, dont nous avons pu suivre les déconvenues.
    C’est bien l’exploration de la vie intérieure de Frank que notre regard affronte avec un mélange d’effroi et d’espérance. L’aversion qu’il ressent pour lui-même et le tourment vers lequel ses réminiscences le mènent nous troublent à chaque instant. Mais l’effroyable détresse de sa sœur va l’obliger à avancer et lui permettre d’accéder à une rédemption qui lui apportera enfin la sérénité. Et cela dans un lieu qu’il avait tant exécré et qui finalement lui permettra de faire la paix avec son âme, de se sentir chez lui.
    Toni Morrison, qui a maintenant 81 ans, continue à ausculter la communauté noire américaine qu’elle peint avec tendresse, force et humanisme. Dans ce nouveau roman elle a choisi une période ambiguë (années 50) où, même si l’économie est florissante, de nombreux traumatismes hantent le pays : le maccarthysme, la ségrégation, les expérimentations scientifiques sur les plus faibles, la guerre en Corée… L’auteur analyse l’asservissement tout en s’interrogeant sur l’humanité souffrante, sa grandeur et sa dignité, ce qui nous inspire, à nous lecteurs, le respect.
    Son roman est concis et dense. Fini le lyrisme des précédents ouvrages. Depuis quelques années, Toni Morrison ressent le besoin d’ « écrire moins et dire davantage ». Mais plus que tout c’est à l’être humain qu’elle s’attache : « …faire apparaître les gens ordinaires qui ne sont pas dans les livres d’histoire… sentir ce qu’ont éprouvé intimement les individus, ce qu’ils ont enduré, en des époques dont on a parfois oublié ou négligé la face sombre » (Toni Morrison). Voilà une bienveillance qui nous touche profondément de la part de cet écrivain qui, ne l’oublions pas, obtint le prix Nobel de la littérature en 1993. Sa virtuosité nous enchante et ses problématiques nous touchent et nous questionnent.Voilà pourquoi ce livre est un véritable coup de coeur Mirabell Studio.

    Home, de Toni Morrison, Ed° Christian Bourgois, 2012

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