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JIMMY’S HALL de Ken Loach

04 juillet 2014

Il y a maintenant huit ans, Ken Loach recevait une palme d’or à Cannes pour « Le vent se lève », dont l’histoire se déroulait au début des années 20, en pleine guerre d’indépendance irlandaise, puis lors de la guerre civile de 1922. L’action de « Jimmy’s Hall » se situe dix années plus tard, en 1932, lorsque l’activiste Jimmy Gralton (Barry Ward) revient en Irlande pour aider sa mère à entretenir la ferme familiale, au sein du Comté de Leitrim d’où il est natif.
  • Paul Laverty, scénariste attitré de Ken Loach depuis une vingtaine d’années, eut vent de l’existence de James Gralton, partisan qui lutta contre les anglais pour l’indépendance de son pays et qui participa activement à la guerre civile opposant les différents groupuscules irlandais. Cet homme fut alors contraint de s’exiler aux Etats-Unis et vécut un itinéraire de vie peu commun, comme le résume Paul Laverty : « Il a été docker, mineur, prisonnier, soldat. Il a vécu intensément les années 20, ces fameuses Roaring Twenties, à New-York, point névralgique de la culture mais aussi épicentre du Krack boursier. Jimmy a connu ce grand choc et a été témoin de la Grande Dépression. Il est revenu sur sa terre natale riche de toutes ces expériences. »

    Ken Loach et son scénariste se sont donc inspirés de la vie de cet homme intègre et généreux et ont décidé de débuter le film en 1932. Le générique met en exergue des images nous rappelant la dureté de la crise de 29, enchaînant ensuite sur le retour de cette figure emblématique que représentait Jimmy.

    Dès qu’il revient, l’homme affirme à ses amis qu’il souhaite vivre paisiblement dans cette petite contrée rurale tout en aidant sa mère à s’occuper de la ferme. Mais ses camarades le sollicitent pour qu’il fasse de nouveau vivre cette salle des fêtes d’antan devenue désormais vétuste et poussiéreuse. Chacun espère y trouver un beau lieu de rencontre, d’échange, d’apprentissage culturel, mais aussi un dancing où le jazz et la musique irlandaise se côtoieraient avec entrain et plaisir. Jimmy finit par accepter de recréer ce bel endroit, mais avec l’aide de tous, afin qu’il soit issu d’une volonté collégiale, où chaque individu apporte et partage ses connaissances, ses envies, sa soif d’apprendre et de partager. Seulement ce lieu ne va pas plaire à tout le monde. Il sera à la base d’une querelle dont les hostilités, aux propensions inouïes, vont s’accroître inexorablement. La rigidité et l’inflexibilité de l’Eglise, représentée dans le Comté par le Père Sheridan (Jim Norton), ainsi que les grands propriétaires terriens qui voient leurs intérêts menacés, vont s’unir pour détruire cette belle utopie. Le Père Sheridan accuse Jimmy d’abriter un espace de dépravation. Ce prêtre sentencieux n’a aucune envie de laisser libre cours à l’ouverture, à la culture, au jazz, qui représentent une damnation mettant en branle la pensée unique et péremptoire que l’Eglise et les grands détenteurs des terres alentours imposent à la communauté.

    Jimmy se joint à toutes ces personnes en dissidence, qui ne désirent qu’une chose : exister par eux-mêmes, expérimenter, éprouver des plaisirs simples et les partager. Il est particulièrement intéressant de signaler combien Jimmy Gralton refuse le statut de leader, désirant au contraire encourager la collégialité. Il vit cette aventure comme une démarche démocratique, avec des esprits libres qui symbolisent une lutte culturelle et pacifique contre le conformisme asservissant des classes dirigeantes. Et cela dans l’allégresse, l’échange et le ravissement. Mais ces personnes simples ont-elles raisonnablement le droit de manifester leur pensée, leurs sentiments ?

    Ken Loach explique ainsi son cheminement : « A travers l’histoire d’un homme aussi charismatique que Jimmy Gralton, je voulais examiner ce qu’était devenu ce rêve qu’avait fait naître l’indépendance dix ans auparavant. Car l’ancien Empire continuait en réalité à diriger l’Irlande sans l’occuper : le drapeau avait changé de couleurs, mais pas grand chose d’autre n’avait évolué. (…) « Jimmy’s hall » a pour cadre un petit village perdu au milieu de nulle part, où les jeunes ont simplement envie de danser et de faire de la poésie, ce qui est malgré tout considéré comme dangereux. » Jimmy est une personne qui rayonne, qui suscite l’attrait de ses semblables.

    L’autre figure emblématique du film est celle du Père Sheridan, homme hiératique et manipulateur qui se lance dans une lutte sans merci contre ce collectif joyeux et passionné. Le plaisir, le partage et l’enrichissement culturel contre la férocité du dogmatisme…

    Quelques personnages du film ont été inventés, à l’instar d’Oonagh (Simone Kirby), l’ancienne amoureuse retrouvée. Mais l’existence de Jimmy Gralton, elle, représenta réellement un danger aux yeux de ceux qui s’arrangèrent pour le faire de nouveau quitter l’Irlande, sans qu’aucun retour ne soit envisageable. Cet homme fut l’unique irlandais expulsé alors qu’aucun procès n’eut lieu. Le scénariste Paul Laverty ne put d’ailleurs trouver aucun compte rendu officiel, aucune archives stipulant son arrestation. Privé de ses droits à la citoyenneté irlandaise et déraciné en 1933, il vivra aux Etats-Unis sans jamais pouvoir revenir dans son pays natal, et cela jusqu’à son décès en 1945.

    Cette petite histoire insolite et méconnue reste cependant gravée sur une plaque en bois située à l’emplacement même de cette salle démolie le 31 décembre 1932. Avec ces mots : « Emplacement du Pearse–Connolly Hall. A la mémoire de Jimmy Gralton, socialiste originaire de Leitrim, expulsé pour ses convictions politiques le 13 août 1933. »

    Nous saisissons là toute la force d’un combat dont l’innocence et la joie de vivre sont le miel d’un seul et unique désir : être libre d’exister et de penser. Rien de plus. Et nous comprenons aussitôt l’attirance que Ken Loach a ressentie en découvrant cet étonnant personnage, lui qui se révèle encore et toujours au fil de cette œuvre sociale, politique et militante qu’il construit et porte à bout de bras depuis près d’une cinquantaine d’années. La vigueur humaniste du cinéaste nous entraîne dans un film touchant et engagé, au son du jazz et du folklore irlandais. Cette ambiance festive et musicale y est une source d’espoir magnifique. Ken Loach a d’ailleurs tenu à faire jouer les musiciens en direct sur le tournage. Il désirait tant retranscrire la complicité et les connivences de chacun, instrumentalistes et danseurs, en créant sur le plateau ce sentiment de griserie et de liberté que le partage artistique suscite.

    Nous en ressentons toute la beauté, et n’oublions pas quel fut le prix à payer pour ce bel engagement empli d’espoir et de bonheur.

    Date de sortie : 02 juillet 2014 - Réalisé par : Ken Loach - Avec : Barry Ward, Simone Kirby, Jim Norton - Durée : 1h46min - Pays de production : Grande-Bretagne - Année de production : 2014 - Titre original : Jimmy's Hall - Distributeur : Le Pacte

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